J’ai téléchargé les données de mon compteur Linky relevées toutes les 30 minutes : en regardant ce qui se passait entre 2 h et 5 h du matin, j’ai compris pourquoi je ne voulais pas savoir

À 2 h 37 du matin, votre logement dort. Personne ne cuisine, personne ne regarde Netflix, même la box commence à somnoler. Et pourtant, les bâtonnets de la courbe Linky ne descendent pas à zéro. Ils restent là, petits mais obstinés, à raconter une histoire que vous ne saviez pas que vous viviez. Télécharger vos données demi-heure par demi-heure, c’est précisément ça : ouvrir un dossier sur votre propre appartement.

À retenir

  • Vos données Linky nocturnes révèlent des appareils qui consomment sans que vous le sachiez
  • Un frigo défaillant peut vous coûter plus de 400 euros sur cinq ans
  • Ces données ultra-détaillées dévoilent vos habitudes intimes à qui sait les lire

La courbe de charge, ce truc que personne n’active

En 2025, plus de 37,6 millions de compteurs Linky sont installés en France, représentant 95 % du parc Enedis, et chaque foyer équipé peut analyser sa consommation au pas demi-heure depuis son espace personnel. Mais la plupart des gens ne le font pas. Le compteur bourdonne dans le couloir ou la cave, il envoie ses données sagement, et tout le monde continue de découvrir ses factures comme des surprises.

Le détail qui change tout : par défaut, Enedis ne stocke que l’index quotidien de consommation pour la facturation. Pour obtenir le détail au pas demi-heure (la « courbe de charge »), vous devez donner une autorisation explicite, conforme au RGPD et encadrée par la CNIL. Concrètement, c’est une case à cocher. Gratuite. Révocable. Mais suffisamment discrète pour que la majorité des abonnés ne la voie jamais.

Une fois activée, avec ces 48 relevés par jour, on peut construire une courbe graphique qui permet de voir facilement les périodes de forte consommation dans la journée, le mois ou l’année. Quarante-huit points de données par jour, c’est plus que ce que la plupart des gens recueillent consciemment sur leur propre vie. Votre Linky, lui, n’oublie rien.

Comment accéder à ces données (mode d’emploi sans prise de tête)

La manipulation prend cinq minutes, chrono en main. Renseignez vos informations personnelles, nom, prénom, adresse e-mail. Indiquez votre numéro de PDL ou PRM, ce numéro à 14 chiffres qui figure sur votre facture d’électricité ou sur votre compteur Linky, et qui permet de rattacher votre compteur à votre espace client. Une fois connecté sur enedis.fr, direction l’onglet Suivre mes mesures. Vous accédez à un graphique interactif qui affiche votre consommation par mois, jour ou heure, avec une granularité possible jusqu’à 30 minutes (courbe de charge, après autorisation).

Enedis conserve un historique de 3 ans de données de consommation sur votre espace client. Vous pouvez comparer des périodes entre elles et télécharger vos données au format CSV. Ce fichier CSV, c’est là que ça devient sérieux. Trois ans de relevés toutes les 30 minutes, chargés dans une feuille Excel ou même Google Sheets : vous avez soudainement accès à une radiographie complète de votre logement. Pour les plus geeks, c’est du pain bénit. Pour les autres, le graphique intégré d’Enedis suffit largement.

Petit point pratique : les données sont disponibles à J+1, donc votre consommation d’hier est visible aujourd’hui. Pas de temps réel, mais pour l’analyse nocturne qui nous intéresse, ça n’a aucune importance.

Entre 2 h et 5 h du matin, les fantômes électriques

C’est là que le diagnostic devient perturbant. La nuit, vous dormez. Aucun appareil conscient ne tourne. Et pourtant, si vous consommez de l’électricité à des moments où personne n’est chez vous, ou en pleine nuit alors que tout est éteint, quelque chose ne tourne pas rond.

Allez sur votre courbe Enedis et choisissez une nuit où personne n’a veillé tard et où aucun appareil exceptionnel ne tournait. Regardez les bâtonnets entre 2 h et 5 h. Notez la valeur moyenne par demi-heure. C’est cette valeur qui va vous dire si vos appareils sont dans les clous ou pas. Ce créneau horaire est idéal précisément parce qu’il est vide de toute activité humaine délibérée. Ce qui reste, c’est le talon de consommation incompressible de votre foyer : frigo, congélateur, veilles multiples, chauffe-eau programmé, ou quelque chose de plus inattendu.

Selon l’ADEME, un réfrigérateur classique (200-300 litres) consomme entre 25 et 40 watts en moyenne lissée, soit environ 0,012 à 0,020 kWh par demi-heure sur la courbe Linky. Un frigo-congélateur (le modèle le plus courant en France) tourne plutôt entre 30 et 50 watts, soit 0,015 à 0,025 kWh par demi-heure. Si vos bâtonnets nocturnes dépassent ces valeurs de manière significative, la traque commence.

Un chargeur laissé branché en permanence, un vieux congélateur au garage ou un aquarium chauffé peuvent plomber votre talon nocturne. Et les chiffres font mal : un frigo défaillant qui consomme 500 kWh par an au lieu de 200, c’est 300 kWh de trop. Au tarif réglementé actuel, cela représente environ 81 euros par an jetés par la fenêtre. Sur cinq ans, on parle de plus de 400 euros pour un seul appareil.

Voici d’autres signaux révélateurs : une consommation de base anormalement élevée (supérieure à 200 W) alors que rien ne tourne, signalant un chauffe-eau qui se déclenche toutes les deux heures ou un vieux frigo ; une hausse soudaine de 20 à 30 % par rapport au même mois de l’année précédente, souvent signe d’un appareil en panne ; ou un pic récurrent à la même heure chaque nuit, typiquement un congélateur défaillant qui dégivre en boucle.

Ce que vos données disent de vous (et à qui)

Voilà où le sujet prend une dimension moins confortable. En analysant ces données, on sait à quelle heure vous prenez votre douche, si votre logement est occupé en journée, et quand vous rentrez le soir. La CNIL l’a elle-même écrit dans sa délibération de 2019 sur EDF. Ces données « sont plus révélatrices des habitudes de vie des personnes que les données quotidiennes. »

Dès 2012, la Commission nationale de l’informatique et des libertés s’est montrée inquiète quant au recueil de données personnelles via des compteurs communicants. Elle émettait notamment des réserves en arguant qu’une analyse approfondie de ces données permet de déduire des informations sur la vie privée de l’abonné : heures de lever ou de coucher, nombre de personnes dans le foyer, périodes d’absence. Quinze ans plus tard, le problème n’a pas changé de nature, il a juste changé d’échelle.

La bonne nouvelle : les données fines à la demi-heure ne partent pas sans votre accord. La transmission de votre courbe de charge à Enedis ou à un tiers demande un consentement explicite de votre part. C’est une case à cocher sur votre compte Enedis. Et un abonné attentif désactive la transmission des données fines aux tiers qu’il ne connaît pas, garde l’accès à son historique personnel et surveille la liste des entreprises autorisées. Cette liste est consultable à tout moment dans votre espace client.

Ce que la courbe nocturne révèle, en fin de compte, c’est moins l’état de votre électroménager que l’état de votre attention. Des équipes de R&D chez EDF ont publié une étude sur une architecture d’intelligence artificielle capable d’identifier vos appareils ménagers à partir des seules données collectées par le compteur Linky, en traitant des signaux échantillonnés toutes les 30 minutes. Ce qui était hier un outil de diagnostic personnel devient demain un moteur de profilage. Autant en être l’utilisateur conscient avant d’en être le simple sujet.

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